Un café avec Kim Stanley Robinson, Le Grand Continent, 6 juin 2026
"L'auteur du plus grand livre de science-fiction des dernières années nous explique pourquoi Proust, Trump et un glacier en Alaska l'ont aidé à poursuivre la seule idée qui vaille dans le monde de la catastrophe climatique."
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Le Ministère du futur est sorti, le monde s’est embrasé au rythme du livre et sa vie a été définitivement bouleversée par la mise en récit d’un changement progressif et potentiellement irréversible qui est à son tour en train de changer notre temps.
Le roman s’ouvre sur ces mots : « Il faisait de plus en plus chaud. » Si vous ne l’avez pas encore lu — curieusement, Robinson est moins lu en France qu’ailleurs en Europe —, nous n’allons pas vous dévoiler le premier chapitre ni la spirale tragique qu’il met en mouvement. Disons simplement que cette scène inaugurale de canicule extrême dans une ville indienne, racontée par un coopérant américain, déclenche une chaîne de conséquences dont l’ampleur ne cesse de croître au fil du récit et qui posent tout simplement la plupart des problèmes et des solutions que nous pouvons anticiper de la transformation climatique du monde.
Disons aussi que cette première phrase paraît désormais caractériser la véritable progression de notre temps. Quand on rencontre Robinson, le pic caniculaire est derrière nous. Mais en six jours, Météo-France a enregistré 292 records de températures maximales dans près de 600 stations à travers le pays. À la pointe Helbronner, sur le massif du Mont-Blanc, à près de 3 500 mètres d’altitude, le thermomètre affichait 10 °C. Et, comme nous le racontait notre envoyé spécial Nicolas Mathieu, les tribunes de Roland-Garros se vidaient sous le soleil écrasant de la semaine dernière.
« J’ai écrit le premier chapitre du Ministère du futur comme un coup de poing en plein visage. » Son public était habitué à le voir comme un optimiste, un utopiste : « Quand ils ont ouvert ce livre et lu cette première phrase et ce premier chapitre, c’était un coup de poing dans le ventre, un coup de poing dans le dos, un coup de poing sur le nez. Beaucoup n’ont pas pu continuer. »
Il marque un temps. « Je n’ai jamais lu ce chapitre à voix haute devant un public. Je ne le ferai jamais. C’est comme si j’avais fait des expériences de chimie et que je m’étais fait sauter les mains. Il faut le lire seul, et choisir soi-même de continuer. »
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Le livre adopte une forme singulière. Il alterne de très courts chapitres : scènes romanesques classiques, comptes rendus de réunions de banques centrales, monologues d’atomes de carbone, notices encyclopédiques, conversations anonymes entre activistes. Robinson voulait écrire un roman moderne, tourner la page du postmodernisme pour revenir à la réalité elle-même plutôt qu’à réfléchir sur ses symboles ou ses représentations : il fallait que le lecteur puisse voir simultanément les rouages physiques, économiques et politiques à l’œuvre derrière l’intrigue.