This link has been bookmarked by 4 people . It was first bookmarked on 03 Jan 2008, by Michel Roland-Guill.
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01 Apr 15
emmanuelfeyteRosanvallon 2007
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02 Mar 14
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03 Jan 08
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L’histoire de ces trente dernières années a été vécue dans le monde occidental avec le présupposé satisfait que la démocratie était un bien qu’il possédait, qu’il avait adéquatement théorisé et réalisé. Le fait de devoir concéder que l’Inde était « la plus grande démocratie du monde » ne suffisait pas à entamer cette certitude et à faire sortir l’Occident de son nombrilisme. L’interroger, c’est-à-dire dénoncer l’écart de la réalité à l’idéal, noter l’inachèvement d’une promesse, a du même coup longtemps conduit à franchir le Rubicon et à adopter le catéchisme contraire du relativisme.
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c’est dès l’origine, pourrait-on dire, que les révolutions politiques du XVIIe et du XVIIIe siècles en Europe et en Amérique ont ouvert des interrogations et fait apparaître des apories que l’on a souvent voulu minimiser ou même masquer. Les incertitudes de l’expérience, les ambiguïtés et les tensions de l’histoire y ont systématiquement été gommées au profit de la reconstruction d’une histoire lisse et apaisée de la liberté et de la participation.
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L’idée d’un universalisme fermé du modèle doit ainsi céder le pas à un universalisme ouvert de la confrontation des expériences. C’est à ce prix qu’une certaine désoccidentalisation du regard ne se retournera pas en un douteux relativisme.
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La connotation antiquisante et presque technique du mot démocratie au XVIIIe siècle permet de comprendre qu’il ait été aussi absent dans la langue de 1789. L’idée d’un régime dans lequel le peuple soit directement législateur et magistrat ne mobilise en effet alors personne, tant elle semble renvoyer à un passé lointain et révolu, correspondre à un stade archaïque et instable de la vie politique.
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Dans la masse des journaux révolutionnaires, on n’en rencontre aucun, de 1789 à l’an IV, qui mentionne dans son titre le mot démocratie ou l’adjectif démocratique. Ce sont les adjectifs « national », « patriotique » ou « républicain » (à partir de 1792) qui reviennent le plus souvent. On peut aussi noter que le mot démocratie n’est pas prononcé une seule fois dans les débats de 1789 à 1791 sur le droit de suffrage.
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Sieyès a insisté à de nombreuses reprises sur ces caractéristiques, tout au long de l’année 1789, pour souligner la spécificité du régime de la Révolution était en train de mettre en place. « Dans la démocratie, écrit-il, les citoyens font eux-mêmes les lois, et nomment directement leurs officiers publics. Dans notre plan, les citoyens font, plus ou moins immédiatement, le choix de leurs députés à l’Assemblée législative ; la législation cesse donc d’être démocratique, et devient représentative [6] ». La dimension du royaume interdisant techniquement tout exercice direct de la volonté générale, Sieyès en conclut que « la France n’est point, ne peut pas être une démocratie [7] ».
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C’est plus tard, dans les années 1820, au temps de la monarchie constitutionnelle, sous la plume des théoriciens libéraux, que le mot démocratie va paradoxalement commencer à rentrer en France dans la langue ordinaire. Mais c’est pour désigner la société égalitaire moderne et non plus le régime politique associé aux républiques grecques et romaine, ou l’idée d’intervention directe du peuple dans les affaires publiques. Le mouvement sémantique est accompli en 1835 quand Tocqueville publie la première partie de sa Démocratie en Amérique.
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Il triomphe significativement au moment où le terme de république acquiert une connotation d’extrême gauche dans la langue politique. Pour les libéraux doctrinaires, parler de démocratie consistait à revendiquer l’œuvre sociologique et juridique de la Révolution, tout en repoussant radicalement l’héritage politique républicain.
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Les constituants de Philadelphie, en 1787, se retrouvaient au fond assez bien dans l’opinion de Burke qui estimait qu’« une démocratie parfaite est la chose la plus honteuse du monde » [16]. Des images de désordre (confusion, anarchie, violence), d’irrationalité (passions, folie) et d’immoralité (mal, vices) dessinent alors l’aura sémantique dominante qui entoure le mot démocratie [17]. Le rejet par beaucoup d’américains des « excès » de la Révolution française renforcera ces préventions, l’efficacité répulsive du mot « jacobin »
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Dans la bataille que mènent les fédéralistes contre Jefferson, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1800, l’évocation du spectre de l’avènement d’une « démocratie jacobine » en cas de victoire de ce dernier, sert en permanence d’argument électoral.
Le rejet du terme de démocratie va donc alors beaucoup plus loin que la simple distinction historique et constitutionnelle qu’un Madison s’était attaché à établir dans de célèbres articles du Fédéraliste entre démocratie et gouvernement représentatif [18]. Le qualificatif de « démocrate » est quasiment devenu une insulte dans l’Amérique au début du XIXe siècle. Les fédéralistes l’utilisent de façon dépréciative pour se distinguer d’un Jefferson qui avait proposé de faire de la notion de « démocratie représentative » le socle d’une vision enrichie de l’idéal républicain (il était alors le leader du parti républicain opposé aux fédéralistes). Mais d’une façon courante en histoire, ces républicains finirent par s’approprier une dénomination d’abord destinée à les stigmatiser. Les relents de mépris que véhiculaient chez les fédéralistes la dénonciation de la démocratie comme règne des masses ignares (la mobocracy) seront retournés par les républicains en sentiment de fierté d’être l’expression des gens ordinaires. Le début d’extension vers l’Ouest accentuera cette forme d’appropriation sociale, les références à une « nose-count democracy » ou à une « coonskin democracy » trouvant un indéniable écho populaire [19]. Ces républicains franchiront dans cette perspective le pas en prenant la dénomination officielle de « Parti démocrate » en 1828 (les anciens fédéralistes forment ultérieurement le Parti républicain). L’élection de Jackson, en 1830, consacrera cette appropriation.
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Dans ce tournant des années 1840, la référence à la démocratie a ainsi fini par se dissocier de toute référence précise à une histoire et à des institutions pour être simplement considéré comme un idéal vers lequel tendait l’humanité, désignant de façon aussi ardente que vague l’accomplissement de sa destinée. La démocratie longtemps décriée, vilipendée, est ainsi devenue la « sainte démocratie », prenant du même coup automatiquement dans ce mouvement une valeur universelle.
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L’historien et philosophe George Bancroft ira jusqu’à écrire que « la démocratie est le christianisme mis en pratique ».
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C’est un autre type d’universalisme qui a en fait marqué l’expérience française, ce qu’on pourrait appeler un universalisme rhétorique-formaliste. C’est un universalisme de l’abstraction. Sa force ne réside pas tant dans son contenu que dans son message et dans la force de la critique qui peut s’y alimenter : il s’organise autour de valeurs et non pas d’institutions. En lui triomphe l’idée de la liberté et de la démocratie. On pourrait dire de cette deuxième figure de l’universalisme occidental de clôture qu’il renvoie à une culture politique pleine et à une forme politique vide [23].
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La démocratie conçue comme une expérience ouvre la porte à un véritable universalisme : un universalisme expérimental. En reconnaissant que nous sommes tous des apprentis en démocratie, cette approche permet d’instaurer un dialogue politique beaucoup plus ouvert, parce qu’égalitaire, entre les nations.
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Il faut pas oublier qu’en Amérique comme en France, le régime représentatif avait été défini contre la démocratie, permettant de faire triompher une certaine vision aristocratique ou élitiste dans le nouveau monde de l’égalité des droits. Le suffrage universel, il faut aussi le rappeler continuera à être philosophiquement discuté longtemps après son adoption pratique.
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